BEN, PORTRAIT D'UN ARTISTE CARNIVORE
PAR HERVE BIZE (1993)

Ben est certainement l'un des artistes contemporains les plus populaires, mais peut-on considérer pour autant que son œuvre est véritablement connu ?
Benjamin Vautier essaye d'être lui-même ; depuis la fin des années cinquante, il est le modèle d'un artiste plus connu sous le nom de Ben.

II dissèque un ego qu'il s'est donné pour fondement. A propos des artistes qui utilisent l'écriture, entre autres Lawrence Weiner et Jenny Holzer, Ben a coutume de dire : « Il y a beaucoup de moi dans mes écritures alors que chez eux, il y a un côté aseptisé et anonyme qui me plaît beaucoup mais qui n'est pas mon style .
Dans son œuvre protéiforme, à travers laquelle Ben ne cesse de manifester son ego sous la forme la plus directe, la plus accessible qui soit, celle du langage, se dessine donc le règne des écritures ; I'expression picturale paraît être reléguée au rang d'ouvrière.
Ben semble récuser la peinture et pourtant il l'interroge en nous prescrivant des messages, certes lapidaires mais justes puisqu'ils produisent toujours leur effet.
Pour une large frange de son audience, Ben n'est pas un peintre, et ce, même si son travail s'élabore le plus souvent sur des toiles traditionnelles.
Dans sa recherche de la nouveauté, entendez la différence, il a choisi de mettre l'accent sur la signification du texte qu'il écrit, et non sur la fonction esthétique de l'œuvre ainsi réalisée, de sorte qu'il échapperait à la hiérarchisation de son travail en évacuant la problématique du chef-d'œuvre (de la réussite ou de l'échec d'une œuvre). Mais rien n'est si simple avec Ben, l'artiste qui nous amuse souvent et nous déconcerte aussi ; la contradiction, le paradoxe lui sied fort bien car Ben ne souhaite pas que son champ d'activité puisse être aisément circonscrit.
Transportez votre regard devant l'œuvre intitulée Autoportrait aux punaises (1988).
Son appellation est, pourrait-on dire, classique puisqu'elle résonne à la manière des (auto)portralts anciens, où un élément contenu dans le tableau, bien souvent une particularité vestimentaire, y est nommé.
Les portraits apparaissent surtout dans l'œuvre de Ben au début des années quatre-vingts, à l'heure où la peinture et la figure reviennent sur le devant de la scène : la paternité de la formule Figuratlon Libre lui est attribuée et sa bienveillance à l'égard d'un artiste comme Robert Combas pourrait paraître intéressée s'il n'avait l'habitude de porter un regard attentif sur la classe artistique dans son ensemble.
Il faut y voir l'illustration de son ambition de totaliser. En effet, Ben possède cette faculté de détourner, d'investir, de faire sien ce qui peut lui être utile. Il sait tirer parti des choses et des êtres qui l'entourent, à tout moment . Dans son désir d'appropriation, Ben est un artiste carnivore. Il manifeste une sorte d'agressivité intellectuelle. Sa signature est loin d'être seulement un élément d'authentification, c'est aussi une marque constitutive de l'œuvre : elle atteste sa préhension.
Si cet Autoportrait aux punaises est singulièrement, à ma connaissance, l'un des rares désignés comme tel par Ben, l'ensemble de son œuvre, son "Tout", peut être considéré comme un autoportrait démesuré qui n'aurait pour limite que sa mégalomanie. « A la place d'artiste, on devrait peut-être écrire quémandeur de gloire, pleurnicheur, mégalomane, malade mental ou angoissé. Sinon, on est décorateur », ironise Ben.
Certains commentateurs prétendent qu'il n'y a pas de peinture chez Ben. Tout me pousserait à défendre une conjecture inverse.
Même s'il tend à privilégier le sens, ses écritures les plus radicales ne peuvent bannir la peinture.
Que dire alors de ces œuvres Figuration Libre, où il introduit des figures d'un genre hybride, tant leur "pictorialité" (présence chromatique, objets collés, …) est manifeste. Plutôt surprenant de la part d'un artiste qui renierait la peinture.
Je rappellerai, à cet instant, que Ben écrit avec de la peinlure acrylique, contenue dans des pissettes de pharmacie. La lettre est le matériel avec lequel il peint. « Au lieu de peindre une montagne, j'écris montagne. La lettre me sert à véhiculer l'idée », déclare-t-il .
Nul besoin de radiographier 1'Autoportrait aux punaises pour déceler, sous le dessin de la figure et ces punaises menaçantes, d'un genre assez particulier, la présence d'une écriture qui peut être interprétée comme un repentir, signe éminemment pictural.
Finalement, et même lorsqu'elle est réduite à un simple aplat monochrome et à l'écriture d'un mot, la peinture est toujours sous-jacente dans l'œuvre de Ben, à l'instar de Andy Warhol, lequel, en guise d'achèvement, zébrait de couleurs plutôt crues ses portraits sérigraphiés comme une ultime référence, voire déférence à la peinture qu'il était censé réfuter, celle des expressionnistes abstraits qui précédaient la génération des Pop'Artistes.
Dans le vide du panneau monochrome que Warhol accole au portrait de Liz Taylor (1965), le visage de la star est bien là, virtuellement transporté sur l'aplat ; de même, lorsque Ben s'empare d'une toile pour écrire, son visage semble venir également s'y inscrire en filigrane.
Le visage de Ben pourrait donc y surgir comme sur cette photographie, où il est piégé par un miroir, installé près de sa table de travail informatique.
Ben peut y rencontrer son image, s'y observer, s'y analyser sans détour, de la même manière que dans son œuvre où il nous livre ses angoisses, ses rêveries et ses obsessions.
Ce visage, uniquement présent en idée, pourrait être aussi la traduction d'une surface mentale, celle de l'intellect, un écran de notre réflexion et de notre projection : cet écran, il s'agit de la toile monochrome, du panneau warholien ou du support à peine préparé de Ben, lequel est pour lui une sorte de chose pré-verbale.
Si 1'année 1957 est retenue comme une date fondatrice, l'œuvre de Ben est aujourd'hui considérable mais prétendre, en arguant la relative rapidité d'exécution de ses pièces, guère surprenante si l'on examine les moyens qu'il s'est donnés, qu'il soit "une machine à produire", est malvenu : en effet, Ben détruit aussi beaucoup, car il doute sans cesse de la validité de son travail.
Le dernier mot lui reviendra naturellement, avec ce propos symptomatique qu'il me tint : « C'était un homme qui voulait peindre, et créer des formes et communiquer, tout comme moi ». L'artiste auquel Ben faisait alors allusion n'était autre que Léonard de Vinci…

Hervé BIZE 1993

(Extrait de Art & Aktoer, le journal de l'art contemporain dans l'Est de la France, Nancy, février, mars, avril 1993. Une publication de l'association "J'aime mieux l'art".

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